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Ontogrammes

 

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ANTÉROGÉNÈSE

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Altero sapiens

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  Altero sapiens n’est pas l’homme nouveau. Il est l’homme qui comprend enfin que l’autre n’est pas ce qui limite son humanité, mais ce qui la rend possible.

  Nous avons longtemps pensé l’émancipation humaine comme un mouvement d’arrachement : s’affranchir des appartenances, dépasser les particularismes, abolir les frontières, dissoudre les différences dans un universel réputé supérieur. L’universalisme moderne a ainsi parfois confondu l’universalité avec l’uniformité, comme si l’humanité ne pouvait devenir une qu’en cessant d’être multiple.

  L’alternalisme formule une hypothèse inverse. L’universel ne naît pas de l’abolition de l’altérité, mais de sa reconnaissance. Il ne consiste pas à produire du semblable à partir du différent ; il consiste à rendre possible la coexistence des différents sous une même exigence de dignité et de droit.

  C’est en ce sens qu’Altero sapiens désigne une mutation éthique plutôt qu’une mutation biologique. Il n’est ni une race nouvelle, ni une espèce supérieure, ni le stade ultime d’une évolution humaine. Il est une capacité : celle de devenir soi sans exiger que l’autre cesse d’être autre.

  L’homme ancien demandait : qui est des nôtres ? L’homme universel demandait : qu’avons-nous en commun ? Altero sapiens pose une question différente : comment pouvons-nous être différents sans cesser d’être égaux ?

  Cette question constitue le cœur de l’alternalisme.

 

 

L’altérité comme condition de l’universel

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  L’alternalisme récuse deux tentations symétriques. La première consiste à absolutiser la différence jusqu’à rendre impossible toute communauté humaine. La seconde consiste à absolutiser l’universel jusqu’à rendre suspecte toute différence.

  Entre ces deux impasses, il affirme une proposition simple : il n’existe d’universel véritable que là où l’altérité demeure possible.

  L’universel ne doit donc plus être pensé comme ce qui subsiste après que les différences ont été supprimées, mais comme ce qui permet aux différences de demeurer sans devenir des raisons d’inégalité. Le progrès humain ne sera pas l’avènement d’un monde dans lequel les peuples se ressembleront enfin. Il sera celui d’un monde dans lequel leur différence ne pourra plus servir de justification à leur exclusion de l’humanité commune.

  Ainsi compris, l’alternalisme ne demande à aucun peuple de renoncer à ce qu’il est pour accéder à l’universel. Il demande à chacun de reconnaître dans l’autre la même capacité à exister, à transmettre, à se défendre, à critiquer et à être critiqué.

  Le droit à la différence n’est donc pas l’antithèse de l’égalité : il en est l’une des conditions.

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Israël : l’épreuve de l’alternalisme

 

  C’est pourquoi la question d’Israël occupe une place singulière dans notre réflexion.

  Soutenir le principe d’égalité des droits entre Israël et les autres peuples, se tenir à ses côtés face à l’ennemi juré de l’universalisme humaniste, ne relève ni d’une solidarité identitaire ni d’une préférence communautaire. C’est prendre position pour une certaine conception de l’homme, de la civilisation et du pluralisme.

  Israël constitue ici un cas révélateur parce qu’il concentre une contradiction que l’alternalisme refuse de résoudre par la disparition de l’un de ses termes : comment demeurer particulier sans prétendre à la supériorité, et comment être universel sans exiger l’effacement de sa particularité ?

  La réponse alternaliste est une réponse de principe : la particularité n’autorise pas l’oppression d’autrui ; mais l’universel n’autorise pas davantage l’effacement de la particularité.

  Soutenir Israël ne signifie donc pas approuver chacun de ses gouvernements, chacune de ses décisions ou chacune de ses opérations. Cela signifie refuser qu’un État, parce qu’il est juif, soit soumis à une exigence de délégitimation qui ne serait pas appliquée selon les mêmes principes aux autres États.

  Nous ne reconnaissons à Israël aucun privilège moral. Nous lui reconnaissons un droit égal.

  Droit à l’existence. Droit à la sécurité. Droit à la critique. Droit à la justice. Droit à la défense de ses intérêts.

  Exactement les droits que nous reconnaîtrions à n’importe quel autre peuple.

  L’alternalisme commence lorsque l’autre cesse d’être une exception.

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Le principe de réciprocité

 

  Par son altérité antérogénésique, le peuple élu, conscient que l’Adâm bissecté fut ressoudé dans le Mal, fait de l’alternalisme un principe de réciprocité.

  Cette proposition est essentielle : elle interdit de transformer Israël en modèle du Bien. Elle interdit tout autant d’en faire l’exception du Mal. Elle oblige à universaliser le jugement.

  Ce que nous exigeons d’Israël, nous devons pouvoir l’exiger de tout État comparable.

  Ce que nous refusons à Israël, nous devons être prêts à le refuser aux autres.

  Ce que nous revendiquons pour nous-mêmes, nous devons pouvoir le reconnaître à l’autre.

  Ne jamais demander à l’autre ce que nous ne serions pas disposés à nous imposer à nous-mêmes ; ne jamais lui refuser ce que nous revendiquons pour nous-mêmes.

  Telle est peut-être la règle minimale d’Altero sapiens.

  Elle ne supprime pas le jugement. Elle le rend universalisable.

  Elle ne suspend pas la critique. Elle la délivre du deux poids, deux mesures.

  Elle ne demande pas de choisir son camp avant de choisir ses principes. Elle exige exactement l’inverse : choisir ses principes avant de choisir son camp.

 

 

Contre l’idéalisation comme contre la diabolisation

 

  L’alternalisme refuse ainsi les deux mécanismes qui rendent l’autre inhabitable : l’idéalisation et la diabolisation.

  Idéaliser l’autre, c’est lui refuser son humanité réelle en le transformant en symbole.

  Diaboliser l’autre, c’est lui refuser son humanité en le transformant en menace absolue.

  Dans les deux cas, l’autre cesse d’être un sujet.

  Altero sapiens refuse cette déshumanisation symbolique. Il ne demande pas que l’on cesse de juger ; il demande que nul ne soit soustrait aux règles du jugement en raison de son identité.

  L’universel ne saurait donc être construit contre Israël, pas plus qu’il ne saurait être construit contre les Juifs, contre les Arabes, contre les nations ou contre les peuples. Il doit être construit à partir de la reconnaissance réciproque de leur humanité.

  L’enjeu n’est pas de choisir entre Israël et l’humanité.

  L’enjeu est de défendre une conception de l’humanité dans laquelle Israël, comme tout autre peuple, puisse demeurer un sujet de droit.

 

 

Une nouvelle responsabilité humaine

 

  Nous avons longtemps imaginé le progrès comme une marche vers la ressemblance.

  Altero sapiens propose une autre direction : devenir suffisamment humain pour supporter la différence.

  Il ne s’agit plus de demander : comment abolir ce qui nous sépare ?

  Il faut demander : quelles institutions, quelles normes et quelle éthique peuvent permettre à ce qui nous sépare de ne plus devenir une cause de guerre, de domination ou d’exclusion ?

  C’est pourquoi Altero sapiens n’est pas l’homme débarrassé de ses appartenances. Il est celui qui sait que ses appartenances ne l’autorisent pas à nier celles de l’autre.

  Il ne renonce ni à la mémoire, ni au peuple, ni à la nation, ni à la culture, ni à la transmission. Mais il comprend que rien de tout cela ne peut constituer un titre à l’inhumanité.

  Il tient ensemble deux propositions que la pensée moderne a trop souvent opposées : le droit d’être soi ; et le devoir de reconnaître l’autre.

  C’est cette tension, et non sa résolution, qui fonde l’alternalisme.

 

 

L’alternalisme universalisé : une méthode institutionnelle

 

  Mais la reconnaissance de l’autre ne peut demeurer une exigence purement morale. Si l’alternalisme entend devenir une véritable pensée politique, il doit également interroger les formes institutionnelles qui organisent le pouvoir, distribuent la décision et déterminent les possibilités d’action collective.

  C’est dans cette perspective que nous parlons d’« alternalisme universalisé ».

  L’alternalisme universalisé désigne un dispositif de recherche, d’évaluation et de mise à l’épreuve de solutions alternatives lorsque les institutions existantes se trouvent enfermées dans leurs propres blocages. Il part d’un constat simple : une société peut proclamer l’égalité des droits tout en demeurant prisonnière de mécanismes institutionnels qui concentrent le pouvoir, figent les alternatives et rendent certaines transformations pratiquement impossibles.

  Il ne s’agit donc pas de remplacer mécaniquement une institution par une autre, ni de substituer une concentration du pouvoir à une concentration existante. Il s’agit d’ouvrir un espace dans lequel plusieurs architectures institutionnelles puissent être comparées, expérimentées et évaluées au regard d’une même exigence : réduire les situations de dépendance, empêcher la confiscation durable de la décision et maintenir ouverte la possibilité de l’alternative.

  L’alternalisme universalisé ne considère ainsi aucune forme institutionnelle comme définitive. Il introduit dans la politique un principe d’alternative permanente : lorsque le fonctionnement d’une institution produit un blocage, il faut pouvoir examiner d’autres manières d’organiser l’autorité, la représentation, la délibération ou le contrôle du pouvoir.

  Cette démarche ne signifie pas que toute alternative soit nécessairement meilleure. Elle signifie que l’absence d’alternative ne peut, à elle seule, constituer une justification suffisante du maintien de l’ordre existant.

  Le principe devient alors également institutionnel : nul pouvoir ne doit pouvoir se rendre indispensable au point d’interdire la possibilité de son propre dépassement.

  L’alternalisme universalisé cherche donc moins à définir une institution idéale qu’à construire les conditions permettant aux sociétés de ne pas être captives d’une institution unique, d’un groupe unique ou d’une concentration irréversible de la décision.

  Il prolonge ainsi le principe de réciprocité sur le terrain politique. De même que nous ne devons pas exiger de l’autre ce que nous refusons pour nous-mêmes, nous ne devons pas accepter pour la collectivité une concentration de pouvoir que nous jugerions inacceptable si elle était détenue par notre adversaire.

  L’alternalisme devient alors une méthode de vigilance contre toute absolutisation : absolutisation d’une identité, d’une idéologie, d’un peuple, d’un parti, d’une majorité, d’une institution ou même d’une conception particulière du bien commun.

  L’alternalisme universalisé ne promet pas l’absence de conflit ; il cherche à empêcher que le conflit se transforme en verrouillage institutionnel.

  Il ne prétend pas supprimer le pouvoir. Il cherche à faire en sorte que le pouvoir demeure contestable, réversible, contrôlable et remplaçable.

  En ce sens, l’alternalisme universalisé constitue le versant institutionnel d’Altero sapiens. Celui qui reconnaît l’altérité dans ses relations avec les autres doit également apprendre à la préserver dans l’organisation de la cité. Car une société qui reconnaît théoriquement la pluralité mais concentre pratiquement les moyens de décider finit tôt ou tard par produire une contradiction entre son principe et ses institutions.

  Altero sapiens ne demande donc pas seulement : comment vivre avec l’autre ?

  Il demande aussi : comment organiser le pouvoir de telle sorte que l’autre puisse réellement devenir une alternative ?

  C’est peut-être ici que l’alternalisme acquiert sa portée politique la plus générale : faire de l’existence de l’alternative non une menace pour l’ordre commun, mais l’une des conditions de sa légitimité.

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Vers une communauté humaine universelle

 

  Aussi avons-nous employé à dessein l’expression de « globalisation spéciste et unitaire », dans une formulation volontairement provocatrice, précisément parce qu’un détournement s’impose au Surmoi totémique des Nations.

  La notion de spécisme désigne normalement l’établissement d’une hiérarchie entre espèces. Rapportée à la diversité ethno-culturelle propre au genre humain, elle entrerait donc en contradiction avec notre projet de réhumanisation si elle devait servir à établir une hiérarchie entre les hommes.

  Notre proposition est exactement inverse.

  Nous ne voulons pas d’une humanité unifiée par l’effacement des différences, mais d’une humanité unifiée par la reconnaissance de leur égale dignité.

  Notre horizon est celui d’une communauté humaine universelle, universaliste et unitaire, cosmopolitique et transnationale, universelle sans être uniformisante.

  C’est là que se rejoignent l’alternalisme et Altero sapiens.

  L’un désigne le principe.

  L’autre, la transformation de l’homme capable de l’assumer.

  Et peut-être est-ce là la prochaine étape de notre humanité : non pas devenir semblables, mais devenir capables de demeurer différents sans nous traiter mutuellement comme des étrangers à l’humanité.

  Altero sapiens n’est pas l’homme qui dépasse l’autre.

  C’est l’homme qui découvre que son propre dépassement commence avec la reconnaissance de l’autre.

  Ce n’est pas une nouvelle race.

  C’est une nouvelle responsabilité.

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